ASSIP a fêté ses 40 ans en 2006 !
Les questions essentielles qui se posent aujourd'hui sont elles différentes de celles qui se sont posées à travers le temps?
Sur beaucoup de points, la démarche de base doit prendre en compte les expériences passées, considérer les solutions développées avec succès et/ou parfois ignorées, qui ont fait du Village ne que nous voulons protéger ?
Sans l'ASSIP - et les associations de défense de l'île de Ré - il est fort probable que la Conche ressemblerait à Marbella et le Fier à ce qu'il n'est pas.
Nous avons demandé à Lucette Bougerol, Présidente d'Honneur de nous raconter comment est née l'ASSIP, en réaction aux premières menaces de bétonnage qui se profilaient à l'horizon.
Notre Histoire…ses débuts…mouvementés
Nous sommes en 1966...
Depuis vingt ans, l'île de Ré s'est progressivement ouverte aux "touristes", se substituant aux "baigneurs" d'avant‑ guerre, fidèles habitués de ses villages et de leurs habitants dont ils étaient souvent les hôtes.
On a bientôt parlé de "résidences secondaires" et les maisons ont commencé à pousser un peu partout, en désordre, contraignant les responsables locaux à imaginer et concevoir un Plan d' urbanisme global pour imposer des règles à la construction et se donner les moyens d'un développement harmonieux du tourisme.
Le 9 juillet 1966, le syndicat Intercommunal pour l'Aménagement et l'Équipement général de l'île de Ré, réunissait à La Couarde, sous la présidence de M. Yves BOUTHILLIER les représentants des dix communes de l'île, de la préfecture, de la Direction de la Construction et des Ponts & Chaussées, ainsi que différents architectes.
L'objet de la réunion étant de faire le point sur la procédure en cours du Plan d'urbanisme dans son ensemble qui devrait regrouper les plans élaborés par chacune des communes.
Il apparaît, en effet, que les plans de masse prévus ne coïncident pas avec les plans parcellaires cadastraux et qu'il importe de reconstituer un parcellaire rationnel, apte à se conformer au règles d'urbanisme intéressant constructions et réseaux divers d'équipement.
Ce qui implique des remembrements de "type urbain" pouvant intervenir à l'intérieur d'un périmètre délimitant une zone à construire et la constitution d'une Association syndicale de propriétaires qui devra se prononcer sur le Plan masse et le projet d'aménagement qui leur sera proposé.
Ce 9 juillet donc, le Président du Syndicat Intercommunal a invité les délégués des dix communes à donner leur avis sur la constitution éventuelle de telles associations dans leur commune en vue de remembrer le parcellaire actuel des zones à construire de leur plan d'urbanisme.
La réponse affirmative à l'unanimité des participants devait donc se traduire par la consultation des propriétaires de terrains situés dans la zone à aménager, telle que définie par le plan d'urbanisme communal.
Mais, déjà, des remembrements de type "rural" étaient intervenus dans certains villages, pour regrouper, modifier, corriger, des terrains mal conformés ou enclavés, afin de créer des lots constructibles. En quelque sorte, redistribuer le parcellaire en maintenant la pluralité des terrains, donc des propriétaires...
Aux Portes, notamment, le remembrement imposé par la confusion d'un cadastre comportant près de 15.000 parcelles inextricablement enchevêtrées, s'était déroulé de 1962 à 1965, avec l'accord de tous les propriétaires possédant maisons construites ou terrains nus.
Un plan d'urbanisme avait été conçu par le Conseil Municipal dès novembre 1964, discuté et amendé par les différents services de l'État en 1965.
Restait à mettre au point l'établissement du Plan de masse, dans la presqu'île du Fier, de la Loge à la Patache.
Mais que pouvait‑on faire du Fier. dans ce lieu encore sauvage, ou se déployait la forêt de Trousse‑Chemise, où les touristes affluaient pour y goûter l'inhabituel, en même temps que le plaisir de plages accueillantes et protégées par les 50 m non‑aedificandi de ses rivages ?
Quel aménagement, quand la plus grande partie des terrains était déjà vendue et des constructions édifiées notamment à La Loge ? quand, sur les 85 ha s’étirant vers le Sud jusqu’à la Patache, la Sté. Méridionale Salinière possédait près de 50 ha, dont les 42,5 ha de la Ferme ?
Déjà, des géomètres du Génie Rural, chargés du remembrement, des architectes conseils auprès des services de la construction s’étaient penchés sur le problème et des rumeurs inquiétantes circulaient quant à des projets « d’urbanisation » dans la zone considérée.
C’est alors que le 26 juillet 1966 le Conseil Municipal organisa une réunion d’information rassemblant, entre autres, grand nombre de propriétaires intéressés.
Le Maire et le Maire adjoint informèrent l’assistance, « qu’à brève échéance, la région du Fier pourrait être transformée en Z.U.P. –zone d’urbanisation prioritaire-« dont il allait falloir, d’un commun accord, dessiner les contours.
Les propriétaires présents refusèrent de se prononcer sur l’opportunité de ce projet, en l’absence des autorités administratives, des promoteurs et techniciens responsables, d’un représentant de la Commission des sites, capables de répondre à leurs interrogations.
Une séance de travail fut donc décidée, à laquelle devraient assister tous les propriétaires de la région du Fier -récents acheteurs ou potentiels vendeurs- en présence des susdites personnalités.
Estimée "capitale pour l'avenir de la commune", la réunion est fixée au 18/08/1966, à laquelle furent invités tous les propriétaires, la convocation précisant l'ordre du jour :
1)- Discussion du projet de transformation du Fier en Z.U.P. avec les personnalités, promoteurs et responsables de cette initiative,
2/- Éventuellement, constitution d'une Société ayant pour but la défense des intérêts publics et privés mis en cause par la création d'une Z.U.P au Fier.
Que se passa-t-il ce 18 août 1966 ?
Réunion houleuse, s'il en fut, où en présence du Conseiller Général du canton (alors Mme. MOINET), du Maire et ses adjoints, s'affrontèrent l'Architecte-Conseil auteur du projet du Plan de masse, et les représentants des propriétaires, appelés, semblait-il, à modifier le récent remembrement et se constituer en Association Syndicale.
Aux questions posées, évoquant successivement :
- le projet d'urbanisation (de quoi s'agit-il ? quelle base juridique ? quel financement ? quelles limites ? quelles autorisations ?),
- après l'exclusion de la Loge de la zone considérée, le risque d'expropriation et de démolition de maisons, permettant des implantations nouvelles ?
- le sort des 42,5 ha du seul propriétaire de la Ferme, majoritaire obligé de tout regroupement syndical éventuel
l'Architecte répond:
· pas de projet, mais remaniement du plan d' urbanisme pour corriger certaines irrégularités du remembrement et délimiter un plan de masse permettant de localiser des "options" d'urbanisation dans le cadre d'un programme raisonnable à fixer par les propriétaires regroupés.
· opération purement commerciale (!) exigeant une certaine rentabilité pour financer les travaux d'équipement... mais "où l'État n'aurait à mettre, ni le doigt, ni l'oeil" '!).
Tandis que fusent les protestations, que les élus tentent d'expliquer les données administratives, qu' un représentant des propriétaires évoque "ce bien moral collectif" dont on voudrait altérer le caractère et l'attrait singulier, le délégué de la Commission des sites précise :
· il s'agit d'un "site protégé" depuis 1965, objet d'un plan à l'étude au Ministère de la Culture justifiant "les sursis à statuer" dont souffrent déjà les demandes de permis de construire...
· trop de constructions, trop de spéculations risquent de "tuer la poule aux oeufs d'or",
· en tout état de cause, tout plan d'aménagement éventuel restera tributaire des directives fournies par les Ministères de la Culture, de la Construction et bien entendu, de l'avis du Conseil Municipal et d'ajouter :
· "pour la Commission des Sites, cette région telle qu'elle est, est presque une Réserve".
Cela pouvait être le mot de la fin mais c'est Mme MOINET qui conclura:
"Après avoir entendu toutes vos discussions et réflexions, il me semble qu'il n'est pas nécessaire de faire une Association Syndicale".
Déclaration que confirmera un représentant des propriétaires :
"Il pourrait sortir de notre séance une motion qui exprimerait notre satisfaction de l'état actuel du parcellaire et notre approbation sur l'ensemble des opérations de remembrement".
C'est dans cet esprit qu'après la réunion, les propriétaires se sont retrouvés pour constater qu'au lieu de leur apporter les apaisements escomptés quant au sort dévolu à leurs terrains, elle n'avait fait que les inquiéter.
Dans le brouhaha des propos échangés, était apparue la réalité d'une connivence entre géomètre et architecte, artisans d'un "remembrement" ouvert à des transactions immobilières dont beaucoup feraient les frais.
Et la rumeur courait :
· N'avait-on pas donné son congé au gérant de la Ferme du Fier sur les ± 50 ha de laquelle une option, de l'ordre de 4 à 5.000.000 Frs avait été prise en avril, pour y édifier des lotissements ?
· Les banques Worms & Rothschild n'avaient elles pas été approchées pour soutenir financièrement l'opération ?
· Ces 50 ha de la Ferme ne devraient-ils pas déborder sur les terrains alentour pour permettre aux lotissements prévus de couvrir les 85 ha justifiant la réalisation des équipements et assurer une meilleure rentabilité ?
· N'y avait-il pas là, danger d'un "fiasco" dont la Commune devrait assumer la charge ?
· Comment obtenir les expropriations nécessaires sans l'existence de cette association de propriétaires dont l'orateur du 18 août avait défini les conditions de majorité?
Alors, des propriétaires ont enquêté, alerté les hauts fonctionnaires locaux : Préfecture, Ingénieur en Chef des Ponts & Chaussées, Direction Départementale de l'Agriculture, Commission des Sites tant à La Rochelle qu'à Paris, ... pour se rendre compte que personne n'était vraiment informé des tractations en cours qui, sous couvert d'un "plan d'aménagement légal" conduiraient à la destruction progressive d'un "site remarquable" de la commune pouvant, à terme, conduire à un "délaissement" de ce coin de terre, glissé entre mer et marais, où l'on pouvait encore échapper aux fièvres ludiques des grands ensembles.
Comment se faire entendre sans faire du bruit, afin de rompre la loi du silence facilitant les opérations en eau trouble?
Se constituer en "Association de Sauvegarde" derrière le rempart des règlements en vigueur concernant la construction, la protection des sites et la volonté même des Portingalais de conserver à leur commune son caractère original.
Ce qui lut fait, dans le cadre d'une Assemblée Constitutive convoquée pour le 1°septembre 1966 par un Bureau provisoire préside par M. Gilbert MICHEL et dont le vice-président n'était autre que l'adjoint au Maire, M. Delphin BODARD.
Dès ce 1" septembre, le Président transmettait au Maire, officiellement, le procès-verbal détaillé de la réunion du 18 août, assorti des commentaires de l'Association qui :
· Formulait ses plus expresses réserves quant à l'établissement d'un plan d'utilisation des terrains avant l'agrément officiel du Plan Général d'Urbanisme.
· Se mettait à la disposition de la Municipalité pour participer à toutes initiatives de nature à favoriser l'évolution de la Commune liée au développement du tourisme.
Et le 7 septembre 1966, le Conseil Municipal des Portes se réunissait pour infirmer officiellement les tractations dénoncées par l'Association, s'opposer à l'exécution du plan proposé et demander l'application sans réserve de sa délibération du 5 février 1965, à savoir:
"L’établissement d'un Plan de masse de la zone du Fier à l'intérieur et sans modification du parcellaire provenant du Remembrement".
Ainsi constituée, à partir d'une situation de fait, l'Association devait encore s'organiser, recruter des adhérents, établir un budget pour mener à bien les objectifs définis par ses statuts d'Association de Sauvegarde des Sites de la Commune des Portes" avec semblait-il, la bénédiction de la .Municipalité. le Maire et le 1°Adjoint avant pris part à la formation du Bureau provisoire et à la désignation des administrateurs.
En attendant la conclusion des démarches administratives, le Bureau devait rester vigilant au regard du devenir des 50 ha appartenant à la Société Méridionale Salinière (filiale des Salins du Midi) qui conservait le droit de lotir sa propriété et également, des terrains de la pointe du Fier, tentation constante des investisseurs en quête d'équipements touristiques.
On devait apprendre plus tard que, les capitaux faisant défaut, l'option prise sur les terrains de la Ferme du Fier n'avait pas été prorogée.
Mais, on découvrait, en même temps, que le géomètre avait signé, le17 novembre 1966 avec l' O.N.F. et les services des Domaines, un bail concernant la location de 4 ha du bois de Trousse-chemise, pour le "Club des Amis des Arts" de La Rochelle ..., dont il était le Président, aux fins d'y installer un "camping de luxe" "hors classe" ! Lequel nécessiterait, pour ses services, des constructions "en dur" aux limites non-aedificandi de la Patache, précisément sur une parcelle de 3.600 m² que ledit géomètre s'était attribuée dans le cadre du remembrement !
D'ailleurs, des plans avaient déjà été dressés, objet d'une demande de permis de construire toujours en souffrance, en raison des "sursis à statuer" évoqués lors de la réunion du 18 août 1966, mais dont la Convention signée avec l' O.N.F. pourrait justifier le bien-fondé, sans en référer au Maire de la commune... Convention qu'il n'était légalement pas possible de dénoncer, malgré tous les efforts des Administrations approchées par l'ASSIP, conscientes de la dégradation inéluctable que l'exploitation envisagée de ce site précieux de la commune risquait d'engendrer...
Sauf à en demander le classement... ce que décida la Commission des Sites en avril 1967 appuyée par le Conseil Municipal des Portes et le Conservatoire Régional des Bâtiments de France de Poitiers, classement qui deviendra officiel le 6 septembre 1968 entraînent l'annulation de la Convention contestée et le sauvetage de Trousse-chemise.
Les Assemblées Générales des 30/07/67 et 28/08/68 devaient formaliser les dispositions prises en septembre 1966, accueillir de nouveaux adhérents, désigner d'autres administrateurs; tandis que des réunions d'information tenues en juillet/août sensibilisaient les auditeurs sur les problèmes liés directement à la sauvegarde des sites.
Ainsi fut créée en août 1968, la première Commission de "Protection de la nature" animée par M. Pierre TARDY, dont la notoriété "rétaise" garantissait l'importance et le sérieux des buts poursuivis par l'ASSIP..
On parlait déjà de protection des rivages, de l'état des digues, du sort des écluses, du devenir des marais, du nettoyage des plages et des forêts tout autant que de l'urbanisme et du développement attendu du tourisme aux Portes...
Ce qui n'empêchait pas que se négociait en catimini, toujours par les mêmes entremetteurs, la vente des 50 ha de la Ferme à l'Association "Village-Vacances-Familles" pour y édifier deux hameaux de 600 lits chacun, assortis de restaurant, centre commercial, et... pourquoi pas "un port artificiel sur le Fier (!), un équipement de plage à Trousse-chemise... dont on ignorait encore le classement. Mais le prix demandé, 4.000.000 Frs (avant Commissions) découragea cette Association qui s'orienta vers l'île d'Oléron, plus abordable...
Dans le même temps, l' O.N.F. semblait s'intéresser aux terrains boisés de la Ferme qu'elle pourrait acquérir et on commençait à évoquer la ,Valeur ornithologique du Fier d'Ars.
La notion de Réserve, appuyée par l'ASSIP, faisait son chemin, trouvant un écho favorable auprès des hauts fonctionnaires locaux et parisiens avertis des risques encourus par l'abandon des marais entourant le Fier, mais se heurtait aux intérêts particuliers de certains propriétaires ou exploitants locaux.
Problèmes et discussions à venir dont l'ASSIP aura à connaître en cette année 1969 où son Président fondateur, M. MICHEL, absorbé par ses occupations professionnelles, laissera son fauteuil à M. TARDY mais restera, avec D. BODARD devenu Maire, l'un des Vice-présidents de l'Association.
Lucette Bougerol